Petit plaidoyer pour la librairie indépendante
Je suis sans doute un des plus âgé, pour l'état civil, des libraires en activité, mais je suis aussi sans doute le plus jeune pour ce qui est de l'exercice de cette profession. En effet après avoir travaillé 28 ans dans une banque, nous avons décidé ma femme Brigitte et moi de changer de vie et nous avons repris la librairie le Scribe il y a tout juste dix ans.
Cette double expérience, à l'extérieur et à l'intérieur de la librairie, m'autorise, je pense, à faire quelques observations sur la librairie indépendante et à vous sensibiliser sur les menaces qui pèsent sur elle.
Je suis très admiratif de l'enthousiasme que déploient encore après 10, 20, 30, 40 ans d'activité mes collègues libraires indépendants alors qu'ils exercent un métier dur, exigeant, et tout cela pour une satisfaction matérielle limitée.
Il est vrai que la satisfaction fondamentale est ailleurs : lorsqu'un lecteur vient me dire qu'il a éprouvé un vif plaisir pour un livre que sans ma recommandation il n'aurait pas lu, ou qu'il a passé un moment rare lors d'une rencontre que j'ai organisée avec un écrivain, ma journée est fête : f.ê.t.e.
Si l'enthousiasme des libraires indépendants ne s'émousse c'est grâce à la passion qui les anime.
Mais voilà, la librairie indépendante est menacée ; elle perd régulièrement des parts de marché au profit des grandes surfaces et des chaînes spécialisées de produits multimédias, qui disposent de moyens bien supérieurs à ceux de la librairie indépendante.
Il y a dix ans grosso modo les libraires indépendants vendaient un livre sur trois, aujourd'hui c'est un livre sur quatre.
Si ce mouvement continue
- le risque est grand de voir dans quelques années l'offre de livres concentrée dans des magasins se ressemblant tous, où vous serez entourés de piles de meilleures ventes, où le choix proposé sera le même quel que soit le marchand de livres, où votre commande d'un livre différent à l'unité sera systématiquement sinon écartée du moins découragée.
- le risque est grand de voir disparaître la diversité qui reste une des spécificités de la librairie française et de ne plus trouver de livres de « petits éditeurs », petits en dimension mais grands par le talent, le courage et l'audace.
Notre sort est en grande partie entre vos mains. Ce n'est pas un gros effort qui vous est demandé, pas financier en tout cas, car le livre, comme vous le savez, est vendu partout au même prix. Et cela depuis 25 ans (loi Lang de 1981 sur le prix unique du livre)...
La passion vous aimez ? C'est bien un des éléments qui constitue le sel de la vie, non ? Alors ne laissez pas disparaître ces passionnés que sont les libraires indépendants.
(Jacques Griffault, Le Scribe. décembre 2005)